I
JANAKA
: Comment s’obtient la connaissance ? Comment se produira la délivrance
? Et l’absence de toute passion, comment s’obtient-elle ? Maître,
dis-le moi. ||1||
ASHTAVAKRA
: Tu veux te libérer, mon fils ? Renonce aux objets, c’est un poison.
Patience, droiture et compassion, joie, vérité, c’est le nectar qu’il
faut goûter. ||2||
Terre, eau, feu, air, éther, tu n’es rien de cela. Tu en es le témoin, la forme de ton être est conscience, sache-le pour ta libération. ||3||
Mets de côté ton corps pour demeurer dans la conscience. Tu trouveras aussitôt équilibre et sérénité, tu seras délivré de tout lien. ||4||
Tu n’es d’aucune caste, ni d’aucun rang social, tu n’es pas un objet
pour les sens. Tu n’as ni attache ni forme. Témoin de toute chose, ta
nature est tranquillité. ||5||
Le juste et l’injuste, ô roi, tout comme plaisir et souffrance, sont des concepts. Tu n’es ni agent ni sujet. Libéré, en vérité tu l’es toujours. ||6||
Unique observateur de toute chose, libéré, tu l’es réellement toujours.
Ce qui t’enchaîne, c’est que tu vois le témoin comme un autre toi-même.
||7||
« Je suis l’agent », dis-tu, parce que tu t’imagines être quelqu’un, et
tu es mordu par ce grand serpent noir. « Je ne suis pas l’agent »,
voilà ce qui fait respirer. Bois ce nectar, ta nature est tranquillité.
||8||
« Je ne suis que pure conscience », cette évidence est un feu qui peut
consumer le gouffre du non-savoir. Toute douleur évanouie, ne sois que
tranquillité. ||9||
Ce en quoi surgit l’univers – est-ce un serpent, est-ce une corde ? dit
l’imagination –, c’est la conscience, joie de toutes les joies. Ne sois
que tranquillité. ||10||
Celui qui se croit délivré l’est en effet, et enchaîné, celui qui pense
l’être. Il dit vrai le dicton qui court ici-bas: toute pensée est une
voie. ||11||
L’être est témoin, présence universelle, plénitude. Lui seul est
délivré, et lui seul est conscience, lui seul est au-delà de toute
activité. Sans désirs, sans attaches, il est toute sérénité. C’est par
erreur qu’on le perçoit soumis aux mouvements des choses. ||12||
Conçois ton être comme immuable, comme conscience soustraite à la
dualité. Renonce à l’illusion de te croire un reflet, renonce à un état
qui serait intérieur et externe. ||13||
S’imaginer être le corps est une chaîne, cela fait très longtemps, mon
fils, que tu en es l’esclave. « Je suis toute conscience », cette
connaissance est une arme qui peut briser la chaîne : ta nature est
tranquillité. ||14||
Tu es sans attache, au-delà de l’action, tu es toute lumière, rien ne
peut t’affecter. Voici ce qui t’enchaîne : tu t’obstines à chercher
l’unité. ||15||
Tout cet univers que tu vois est imprégné de toi, en toi il se déploie
réellement. Ta vraie nature est conscience et limpidité, ne sombre pas
dans la faiblesse des pensées. ||16||
Tu
es sans désirs et sans forme, rien ne pèse sur toi, tu es sérénité. Ta
clairvoyance est sans limites, car tu n’es plus troublé par la pensée.
Que la conscience soit ta seule demeure. ||17||
Riche de formes est le mensonge, vide de formes est l’immuable,
sache-le. Et voir cela met un terme à toute forme de genèse. ||18||
De même que l’on est tout à la fois dedans et au dehors de l’image que
le miroir reflète, de même le Seigneur suprême est à la fois dans le
corps et alentour. ||19||
De même que l’espace est tout à la fois un et partout répandu, autour
et dans la jarre, de même la Conscience, sans âge et sans limites, est
dans l’immensité de tout ce qui existe. ||20||
II
JANAKA
: Rien ne m’affecte, je suis sérénité, conscience, au-delà des formes
vivantes. Si long le temps où j’ai été dupé par le voile des formes.
||1||
Moi seul rends visibles et mon corps et le monde. Pour moi, le monde est à la fois et toute chose et rien. ||2||
C’est en mourant à mon corps et au monde qu’aussitôt un étrange pouvoir me fait apercevoir la suprême conscience. ||3||
Vagues, écume ou tourbillons, tout est lié à l’eau. Ainsi de l’univers : émané de soi-même, il est lié à soi. ||4||
Un vêtement, quand on l’observe, n’est formé que de fil. Ainsi de
l’univers, quand on l’observe : il n’est tissé que de soi-même.
||5||
Le jus du sucre de canne imprègne tout entier le sucre qu’il produit.
Ainsi de l’univers : produit en moi, il est tout imprégné de moi.
||6||
C’est
de son ignorance propre que naît le monde, mais se connaître le
dissipe. Ne pas reconnaître la corde fait apparaître un serpent, qui
disparaît quand on l’a reconnue. ||7||
La vraie forme est lumière, je ne suis rien d’autre qu’elle. Et lorsqu’apparaît l’univers, c’est moi qui suis visible. ||8||
Mais l’univers fictif, l’ignorance en moi le fait surgir, comme
l’argent paraît dans la perle, le serpent dans la corde, et l’eau dans
le rayon de soleil. ||9||
Cet univers surgi de moi, en moi se résorbera comme la jarre dans
l’argile, la vague dans la mer et le bracelet dans l’or. ||10||
L’être ! Je salue en moi l’être, pour qui nulle mort n’existe, qui,
lorsque périt le monde dans sa totalité, du brin d’herbe à Brahmâ, seul
demeure. ||11||
L’être ! Je salue en moi l’être, l’être qui est unique, même s’il a un
corps. Nulle part il ne va, de nulle part il vient, mais sans cesse il
emplit l’univers. ||12||
L’être ! Je salue en moi l’être, l’être ici-bas inégalé par rien, cet
être qui soutient de tout temps l’univers, sans le contact du corps.
||13||
L’être ! Je salue en moi l’être, l’être qui ne possède rien, cet être
pour qui tout ce qui, en ce monde, est parole, est nourriture pour
l’esprit. ||14||
La connaissance, le connu, le connaisseur n’ont pas d’existence réelle.
L’ignorance les fait surgir tous trois dans l’être que rien n’affecte.
||15||
La racine du mal est la dualité. Il n’est d’autre remède que de savoir
que tout objet perçu est illusoire et que seul l’être a la saveur de la
pure conscience. ||16||
L’être est toute conscience. Mon ignorance en a construit une réplique.
Même ainsi reflété, l’être est absent de toute image. ||17||
Pour l’être n’existent ni délivrance ni prison. Dépourvue de support,
enfin l’illusion cesse. L’univers est dans l’être, sans pourtant
matériellement s’y trouver. ||18||
L’univers et le corps ne sont rien, c’est l’évidence. L’être est pure
conscience, sur quoi donc désormais divaguer ? ||19||
Corps, ciel et enfer, prison et liberté, et peur aussi, cela n’est que
fiction en vérité. Pour l’être qui est conscience, qu’y a-t-il donc à
accomplir ? ||20||
Même dans une foule immense, pour l’être qui perçoit, inexistante est
la dualité, qui semble alors une forêt. À quoi pourrait s’arrêter l’être
? ||21||
L’être n’est pas le corps, le corps n’appartient pas à l’être. Je ne suis pas celui qui vit, je ne suis que conscience. ||22||
En moi qui suis insondable océan, quand le vent de la pensée souffle, il se produit aussitôt des vagues d’univers. ||23||
En
moi qui suis insondable océan, quand le vent de la pensée cesse, les
fondements de l’univers périssent, et sans pitié pour qui spécule. ||24||
En
moi qui suis insondable océan, les vagues de la vie naissent et se
heurtent, s’ébattent et se résorbent, par leur nature propre. ||25||
III
ASHTAVAKRA
: Étranger à la mort est l’être, et lui seul. Si tu perçois cela
vraiment, tu te connais avec clarté. Pourquoi ce malin plaisir de céder
aux objets ? ||1||
C’est par méprise sur soi-même que l’on fait son miel des objets
trompeurs, tout comme on convoite l’argent là où l’on se méprend sur la
perle. ||2||
Ce en quoi l’univers tout entier resplendit, comme des vagues sur la
mer, c’est l’être. Sachant cela, pourquoi courir, l’âme en peine ?
||3||
Et l’on a beau entendre dire que l’être est toute conscience, d’une
beauté surnaturelle, on demeure, plus qu’à tout, attaché au sexe, et
l’on succombe alors à tout ce qui affecte. ||4||
Tout à la fois, l’être est dans tout ce qui existe et tout ce qui
existe est dans l’être. Aux yeux du sage qui le sait, comme il est
singulier qu’on demeure attaché à son moi. ||5||
Tout entier concentré sur l’état non-duel, ou même simplement attaché
tout entier à la libération, comme il est singulier qu’on soit encore au
pouvoir du désir et qu’on soit délabré par les jeux de l’amour.
||6||
Quand on sait, tout épuisé qu’on est, que le désir est ennemi de la
conscience, comme il est singulier qu’on y succombe encore jusqu’à son
dernier souffle. ||7||
Quand on est détaché de ce monde ou de l’autre, et qu’on sait discerner
le permanent du fugace, comme il est singulier qu’en voulant la
libération, on tremble devant elle. ||8||
Mais l’homme éclairé, ou accablé ou comblé, ne percevant, toujours,
partout, que son être, n’éprouve ni joie ni chagrin. ||9||
Son propre corps en mouvement, il le perçoit comme le corps d’un autre.
Dans la louange et dans le blâme, comment tremblerait-il dans son âme
immuable ? ||10||
On perçoit l’univers comme un simple fantasme, quand tout désir a
disparu. Si même alors la mort est là, comment frémir de peur avec des
pensées claires ? ||11||
Celui dont la pensée est vide de désirs, même à l’égard du non-désir,
cette âme magnifique qui tire son bonheur de sa propre conscience, à
quoi la comparer ? ||12||
Quand on sait, par sa propre nature, que le visible n’est rien, est-ce
que l’on perçoit encore, avec des pensées claires, que ceci est à
prendre et cela à laisser ? ||13||
Quand
tout désir, en soi, a disparu, qu’on est soustrait à la dualité, qu’il
n’y a plus d’attente, tout ce que l’on perçoit au fil de l’existence ne
devient jamais un objet ou de joie ou de peine. ||14||
IV
JANAKA : Oh ! oui, celui qui se connaît avec clarté, qui joue parce que les formes sont un jeu, on ne peut pas le comparer aux hommes abusés rouleurs accablés du flot universel. ||1||
L’état que tous les dieux, Indra en tête, se donnent tant de mal à gagner, l’homme éclairé, bien sûr, s’y trouve sans tomber dans l’exaltation. ||2||
Qui connaît cet état n’est pas touché en lui par le bien et le mal, tout comme le ciel, malgré les apparences, n’est pas touché par la fumée. ||3||
Conscience, en vérité, est tout cet univers. L’âme qui sait cela, qui pourrait entraver son action naturelle ? ||4||
Dans le foisonnement de tout ce qui existe, du dieu Brahmâ au modeste brin d’herbe, l’homme éclairé, en vérité, est seul à avoir la capacité de s’affranchir du désir et de son contraire. ||5||
L’être n’est pas duel. Celui qui sait que l’être est le seigneur du monde, ce qu’il sait, il le fait, jamais pour lui la peur n’existe. ||6||
V
ASHTAVAKRA : Tu n’as d’attache avec rien au monde. Vierge de toute chose, à quoi veux-tu renoncer ? C’est en brisant l’opacité du corps que tu t’immergeras dans la conscience. ||1||
C’est de toi que naît l’univers comme de l’océan l’écume, telle est l’unité de ton être. C’est en sachant cela que tu t’immergeras dans la conscience. ||2||
L’univers, pourtant visible, ne provient pas d’une réalité, il n’a pas de réalité en toi, que rien n’affecte, il apparaît comme le serpent dans la corde, aussi immerge-toi dans la conscience. ||3||
C’est lorsque souffrance et bien-être seront pour toi égales, car tu es plénitude, lorsque désillusion et espoir seront pour toi égales, égales aussi la vie et la mort, que tu t’immergeras dans la conscience. ||4||
VI
JANAKA : À l’égal de l’espace, sans limites est mon être, à l’égal d’une jarre, le monde est limité, telle est la connaissance, aussi pour elle s’immerger dans la conscience, ce n’est ni renoncer ni avoir. ||1||
Mon être est océan, les formes en sont les vagues, telle est la connaissance, aussi pour elle s’immerger dans la conscience, ce n’est ni renoncer ni avoir. ||2||
Mon être est une perle, l’univers en est le reflet d’argent, telle est la connaissance, aussi, pour elle, s’immerger dans la conscience, ce n’est ni renoncer ni avoir. ||3||
Dans tout ce qui existe est mon être, et dans mon être est tout ce qui existe, telle est la connaissance, aussi pour elle s’immerger dans la conscience, ce n’est ni renoncer ni avoir. ||4||
VII
JANAKA : Mon être est océan sans fin, en lui les sédiments du monde vont et viennent, au gré du vent de leurs propres limites, mais mon être n’en subit pas le poids. ||1||
Mon être est océan sans fin, en lui les vagues de la vie, par leur nature propre, déferlent ou se résorbent, mais pour mon être il n’est ni marée ni reflux. ||2||
Mon être est océan sans fin, en lui existe une fiction qu’on appelle le monde, et c’est avec une sérénité totale, soustrait à toute forme, que mon être l’habite. ||3||
La conscience n’est pas dans les formes, pas plus qu’il n’existe de forme pour la conscience qui est sans fin, que rien n’affecte. Aussi est-ce sans attaches, sans désirs et tranquille, que mon être est présent au monde. ||4||
Mon être n’est que conscience, le monde est un fantasme pour mes sens. Aussi, pour mon être, comment et où existerait l’idée de renoncer et d’avoir ? ||5||
VIII